Quand les bombes nous privent de nos salles de classe, mais pas de nos rêves
Nous devons mettre fin aux attaques contre l'éducation et veiller à ce que les écoles soient des refuges où tous les élèves, quelles que soient leurs capacités ou leurs origines, puissent trouver protection, espoir et dignité.
Écrit par World Vision Canada
le 9 septembre 2025
Que signifie le fait que votre droit à l’éducation ne soit pas protégé? À l’occasion de la Journée internationale pour la protection de l’éducation contre les attaques , le 9 septembre, World Vision Canada a demandé à Elisha Byalungwe, spécialiste de l’inclusion au Refugee Education Council , de partager son histoire.
Une bombe a frappé notre école
En 2009, j’étais en 3e secondaire (S3) dans mon pays d’origine, la République démocratique du Congo. J’avais 15 ans. Je me souviens encore du jour où la bombe a frappé notre école. L’instant d’avant, nous avions des salles de classe, des enseignants et des rêves. L’instant d’après, il ne restait plus que des décombres et le silence.
Cela s’est produit pendant les vacances scolaires. À notre retour, il ne restait plus rien, seulement des murs en ruines, des pupitres brisés et des souvenirs. Nous avons eu de la « chance » parce que le bombardement a eu lieu pendant notre absence. Mais cette chance n’avait aucun sens. Nos rêves avaient été anéantis.
Pendant les deux années qui ont suivi, nous avons étudié sous des abris de fortune faits de bâches. Il n’y avait pas de salles de classe dignes de ce nom, pas d’endroits sécuritaires pour apprendre. Quand il pleuvait, les cours s’arrêtaient. Quand le vent soufflait, nos notes s’éparpillaient sur le sol boueux.
Je me souviens encore d’un jour où je tenais mon cahier trempé, me demandant si l’éducation – la seule chose dont j’avais toujours cru que personne ne pourrait me priver – pourrait vraiment survivre. Ce moment a ancré en moi une vérité que je porte encore aujourd’hui: quand les écoles sont attaquées, les rêves sont brisés.
Elisha Byalungwe – Spécialiste en inclusion, Conseil pour l’éducation des réfugiés
Porter des cicatrices invisibles
Des années plus tard, je suis devenue enseignante au Congo, face à des élèves qui nourrissaient les mêmes espoirs que j’avais eus autrefois. Les écoles fermaient à cause des combats. Les parents gardaient leurs enfants à la maison, craignant pour leur sécurité. Les enfants étaient forcés de choisir entre leur éducation et leur vie.
Lorsque j’ai ensuite fui vers l’Ouganda et travaillé comme aide-enseignant dans un camp de réfugiés, j’ai rencontré des élèves qui fuyaient les mêmes conflits que ceux auxquels j’avais survécu. Les familles traversaient les frontières dans l’espoir de trouver la sécurité et l’éducation, mais leurs parcours étaient semés de déchirements.
J’ai travaillé avec des enfants qui portaient des cicatrices invisibles. Certains avaient perdu leurs camarades de classe lors d’attaques. D’autres avaient vu leurs écoles réduites en cendres. Même en Ouganda, où ils avaient cherché refuge, l’éducation n’était pas garantie. Les classes surpeuplées, les ressources limitées et les traumatismes faisaient de l’apprentissage un combat de tous les instants. Pour les enfants ayant un handicap, les obstacles étaient encore plus grands. Les conflits, les déplacements forcés et l’exclusion se conjuguaient pour les éloigner davantage des chances auxquelles ils avaient désespérément droit.
Après avoir passé une journée entière au centre d’éducation préscolaire de World Vision dans le camp de réfugiés d’Azraq, Haneen (nom modifié pour protéger son identité) est prête à rentrer chez elle. Elle rejoint ses amis pour attendre que ses parents viennent la chercher.
Les écoles, c’est bien plus que de simples salles de classe
En avril 2025, j’ai assisté au Sommet mondial sur le handicap à Berlin, en Allemagne, où des défenseurs, des éducateurs et des dirigeants du monde entier se sont réunis pour réclamer des engagements plus fermes en faveur de l’éducation inclusive.
L’un des messages les plus forts du sommet était clair: l’éducation inclusive doit demeurer une priorité, même en situation d’urgence. En période de conflit, lorsque l’éducation est prise pour cible, les apprenants ayant un handicap sont souvent les premiers à être exclus et les derniers à être pris en compte. Leur droit à l’éducation est mis de côté, et leur avenir est encore plus menacé.
Nous avons discuté du fait que les écoles sont bien plus que de simples salles de classe. Ce sont des espaces sécuritaires. Dans les camps de réfugiés et les zones de conflit, les écoles protègent les enfants contre le recrutement par des groupes armés, le mariage précoce, l’exploitation et la violence. Lorsque les écoles sont détruites ou fermées, les enfants perdent bien plus que des cours; ils perdent leur protection, leur espoir et leur dignité.
Pour moi, ces discussions ne relevaient pas de politiques ou de théories abstraites. J’ai vécu ces réalités. J’ai vu des enfants lutter pour reconstruire leur vie après que leurs salles de classe eurent été réduites en cendres. J’ai rencontré des élèves réfugiés qui marchaient pendant des heures simplement pour s’asseoir sous un arbre et poursuivre leur scolarité. Et j’ai vu comment les enfants ayant un handicap, plus particulièrement ceux qui souffrent de troubles de la mobilité ou de déficiences sensorielles, sont souvent laissés pour compte lorsque les systèmes font défaut. On n’a pas le temps de penser à des rampes d’accès ou à d’autres aménagements pour les aider à l’école.
Une attaque contre l’espoir
Aujourd’hui, en tant que spécialiste de l’inclusion au sein du Refugee Education Council (REC), je m’efforce de veiller à ce que les élèves réfugiés, en particulier ceux ayant un handicap, ne soient pas oubliés. Je garde en mémoire les images de mon école détruite au Congo, des salles de classe silencieuses sous des bâches et des enfants réfugiés murmurant leurs craintes en Ouganda.
Je milite parce que je sais ce qui est en jeu. Les attaques contre l’éducation sont des attaques contre l’espoir même. Elles ne se contentent pas de détruire des bâtiments, elles volent aussi des rêves et limitent les perspectives d’avenir.
À l’échelle mondiale, plus de 234 millions d’enfants et de jeunes dans les pays touchés par des crises sont confrontés à ces menaces chaque jour. Des écoles sont bombardées, des enseignants sont pris pour cibles et des élèves sont recrutés par des groupes armés. Ce ne sont pas seulement des chiffres, ce sont des vies individuelles, des histoires et un potentiel perdu.
L’éducation, c’est bien plus que des manuels scolaires et des examens. C’est une protection. C’est une guérison. C’est la liberté.
Des enfants s’amusent à danser dans une garderie destinée aux enfants réfugiés ukrainiens en Roumanie. (Christopher Lete, Eugene Combo / World Vision)
L’éducation doit être protégée
Le 9 septembre, à l’occasion de la Journée internationale pour la protection de l’éducation contre les attaques, je me joins au reste du monde pour lancer un appel à l’action à l’échelle mondiale afin de garantir que l’éducation demeure un pilier de la paix, de la prévention des conflits et de l’inclusion. Nous devons mettre fin aux attaques contre l’éducation et veiller à ce que les écoles soient des refuges où tous les apprenants, quelles que soient leurs capacités ou leurs origines, puissent trouver protection, espoir et dignité.
Engageons-nous à investir dans des systèmes d’éducation inclusifs et résilients qui intègrent un soutien en santé mentale, élargissent l’accès aux filles et aux apprenants ayant un handicap, et donnent aux enfants et aux jeunes réfugiés et déplacés les moyens de devenir des bâtisseurs de paix et des acteurs du changement.
Aucun enfant ne devrait jamais se retrouver dans une salle de classe en se demandant si celle-ci sera encore debout demain. Aucun élève ne devrait jamais avoir à choisir entre la sécurité et l’éducation. Lorsque l’éducation est attaquée, nous perdons tous l’espoir, la dignité et l’avenir lui-même. Mais lorsque nous protégeons l’éducation, nous protégeons les rêves.
Déclaration sur la sécurité dans les écoles
Il y a dix ans, en mai 2015, la Déclaration intergouvernementale sur la sécurité des écoles a été lancée à Oslo, en Norvège. À ce jour, 121 États l’ont signée et ont adhéré à ses principes par le biais de politiques, de lois, de doctrines militaires et du discours mondial. Pourtant, les attaques contre les écoles, les élèves, les enseignants et l’éducation continuent de se multiplier à l’échelle mondiale, avec une augmentation de 25 % des violations commises à l’encontre des enfants entre 2023 et 2024.
Les principes directeurs de cette déclaration sont les suivants:
Chaque garçon et chaque fille a le droit à l’éducation sans craindre la violence ou les attaques.
Chaque enseignant, professeur et administrateur scolaire devrait pouvoir enseigner et mener des recherches dans des conditions de sécurité, de sûreté et de dignité.
Chaque école devrait être un espace protégé où les élèves peuvent apprendre et réaliser leur plein potentiel, même en temps de guerre.
Chaque université devrait être un lieu sécuritaire pour les étudiants et les universitaires, propice à la pensée critique et indépendante, ainsi qu’à la mise à profit des connaissances.