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Le Triangle du Nord : un endroit où il fait peur de vivre, mais qu’il est dangereux de quitter

Dans le Triangle du Nord, les familles sont confrontées à des choix difficiles, car la violence, la pauvreté et le manque de perspectives poussent bon nombre d’entre elles à chercher ailleurs un avenir plus sûr et plus stable.

Écrit par Deborah Wolfe

le 2 novembre 2020

« Cet homme a engagé des membres d’un gang pour nous menacer, afin que nous retirions la plainte déposée contre lui. Sinon, il me violerait à nouveau. À ce moment-là, nous avons décidé de partir à minuit et de nous diriger vers le nord. » – Maria (pseudonyme), une jeune fille du Salvador

Chaque année, on estime à 500 000 le nombre de personnes qui tentent ce périlleux périple à travers le Mexique. Beaucoup se dirigent vers les États-Unis. Et la plupart proviennent des trois pays du Triangle du Nord: le Salvador, le Guatemala et le Honduras.

Au Triangle du Nord, les femmes ne survivent souvent pas assez longtemps pour raconter leur histoire. Au Salvador et au Honduras, les taux de féminicides (meurtres de femmes et de filles) comptent parmi les plus élevés au monde. La violence sexuelle est une menace omniprésente. Même au sein de leur propre foyer, des millions de femmes subissent des abus physiques, émotionnels et économiques.

Les enfants sont confrontés à leurs propres formes de terreur dans le Triangle du Nord. Bon nombre d’entre eux doivent traverser des territoires contrôlés par des gangs simplement pour se rendre à l’école. Des milliers d’entre eux abandonnent complètement leurs études. L’avenir peut sembler sans espoir, alors que les rêves et les possibilités des jeunes sont réduits au silence par les coups de feu. Les adolescents et les jeunes adultes doivent souvent choisir entre rejoindre un gang ou en être la victime.

Cet article examine les raisons pour lesquelles les gens quittent le Triangle du Nord, notamment la violence des gangs, la pauvreté et le manque de perspectives. Il explique également pourquoi le périple à travers le Mexique peut s’avérer tout aussi mortel que de rester chez soi.

  1. Pourquoi le Triangle du Nord est-il si violent?
  2. Qui est victime de la violence dans le Triangle du Nord?
  3. Qui traverse la frontière mexicaine pour se rendre aux États-Unis?
  4. Pourquoi les gens quittent-ils les pays du Triangle du Nord?
  5. Pourquoi le voyage à travers le Mexique est-il si dangereux?
  6. Quel est le rôle du Canada dans le Triangle du Nord?
  7. Que fait Vision Mondiale pour aider les familles du Triangle du Nord?
Le Triangle du Nord - carte

Ce qu’on appelle le « Triangle du Nord » de l’Amérique du Sud comprend le Salvador, le Guatemala et le Honduras.

1. Pourquoi le Triangle du Nord est-il si violent?

Bon nombre des problèmes de la région découlent d’ une violence profondément enracinée. Tout a commencé par des décennies de guerre civile et d’instabilité politique qui ont marqué la seconde moitié du XXe siècle.

Le conflit civil a déstabilisé les structures de sécurité et inondé la région d’armes à feu. Aujourd’hui, 77 % de tous les meurtres en Amérique centrale sont commis à l’aide d’une arme à feu. De nombreux policiers locaux craignent d’être en infériorité numérique face aux gangs.

L’émergence des gangs dans le Triangle du Nord

Le Triangle du Nord s’est révélé un terrain propice à l’émergence de gangs violents. Deux gangs principaux – la Mara Salvatrucha et le 18th Street Gang – y ont étendu leur influence et leur pouvoir. Ces gangs sont rapidement devenus des rivaux acharnés et ont disposé de nombreuses armes pour s’affronter. Les armes à feu importées dans le Triangle du Nord pendant les guerres civiles sont restées en circulation depuis.

« Les armes à feu sont des biens durables, et celles qui ont été importées sont restées en circulation lorsque les guerres ont pris fin », note l’ Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. « Le fusil d’assaut moderne n’a pas connu d’améliorations significatives depuis la Guerre froide; il n’y a donc pas besoin de technologies de pointe. En plus des stocks restants, les forces armées de la région ont été considérablement réduites en vertu des accords de paix, ce qui explique l’abondance de surplus. »

Bon nombre des gangs qui sévissent dans le Triangle du Nord ne sont pas originaires de cette région. Ils ont vu le jour à Los Angeles, au début des années 1980, alors que des milliers de migrants vivaient et travaillaient aux États-Unis sans statut légal. Parmi eux se trouvaient de nombreux Salvadoriens qui avaient fui la guerre civile dans leur pays. À Los Angeles, ils vivaient en marge de la société.

Les premiers membres du tristement célèbre gang Mara Salvatrucha, ou MS-13, faisaient partie de ces centaines de milliers de jeunes Salvadoriens. À cette époque, le milieu criminel de la ville était principalement contrôlé par la mafia mexicaine. Il existait d’autres gangs à caractère ethnique composés d’immigrants. Les jeunes Salvadoriens se sont joints aux Maras, cherchant à trouver un sentiment d’appartenance.

L’exportation des gangs vers le Triangle du Nord

Puis, en 1996, le président Bill Clinton a approuvé des lois autorisant l’expulsion des immigrants – y compris les résidents légaux – qui avaient été reconnus coupables de crimes.

Selon certaines estimations, jusqu’à 20 000 criminels condamnés ont été expulsés vers l’Amérique centrale entre 2000 et 2004. Beaucoup avaient passé la majeure partie de leur vie dans la pauvreté aux États-Unis. Ils avaient eu peu de possibilités sur le plan scolaire ou économique et peu d’accès à des programmes de réinsertion dans les prisons américaines. Ils ont été renvoyés dans des pays qu’ils connaissaient à peine, qui venaient tout juste de sortir de longues guerres civiles.

Au lendemain de ces guerres, les pays du Triangle du Nord ne disposaient pas de ressources suffisantes pour faire face à l’afflux de criminels. Selon une estimation, 40 personnes sur 100 000 ont été assassinées au Honduras en 2018.

L’expansion des gangs dans tout le Triangle du Nord

Aujourd’hui, les gangs sont légion dans tout le Triangle du Nord. Leurs membres extorquent des fonds aux entreprises et aux particuliers, recrutent des mineurs et assassinent ceux qui se mettent en travers de leur chemin. Selon Insight, le danger est accru par le fait que ces gangs sont également impliqués dans le trafic local de drogue. Leurs guerres de territoire dégénèrent rapidement en violences.

Triangle du Nord - Police locale

Même si la police locale patrouille dans les pays du Triangle du Nord, de nombreux enfants se sentent obligés de veiller eux-mêmes à leur sécurité. « Quand on entend les coups de feu des gangs, on se jette tout de suite par terre », raconte Juan, âgé de huit ans.

2. Qui est victime de violence dans le Triangle du Nord?

Les femmes et les enfants sont les personnes les plus vulnérables dans le Triangle du Nord. Ils peuvent facilement devenir victimes de viol, d’enlèvement, de torture ou de meurtre. Les femmes ont sans doute la raison la plus forte de quitter la région – et nombreuses sont celles qui cherchent à se mettre à l’abri de leur propre mari ou de leur partenaire.

Les femmes, victimes de la violence dans le Triangle du Nord

Partout dans le Triangle du Nord, les femmes et les filles sont confrontées à une violence implacable et d’une diversité effroyable. Environ 65 000 femmes ont fui la violence sexiste rien qu’en 2016. Selon un rapport, 45,8 % des femmes de moins de trente ans ont déclaré avoir été victimes de violence au cours des douze derniers mois.

Le féminicide – le meurtre de femmes et de filles en raison de leur sexe – se distingue particulièrement par sa gravité. Le Salvador et le Honduras figurent parmi les cinq pays au monde où le taux de féminicide est le plus élevé. Au Salvador seulement, un homme tue une femme toutes les 24 heures – ce qui représente le taux de féminicide le plus élevé au monde.

La plupart du temps, ces crimes ne font l’objet d’aucune enquête et restent impunis. En 2016, 98 % des cas de féminicides et de violence faite aux femmes en Amérique latine n’ont pas été résolus.

Au sein même de leur foyer, trop de femmes sont victimes de violence conjugale grave et prolongée. Les femmes décrivent des viols et des agressions sexuelles répétés, des coups de poing, des coups de pied et le fait d’être projetées contre les murs. Certains de ces actes se sont produits à la maison, d’autres en public.

Une fois de plus, les autorités n’apportent aucune aide concrète, affirment ces femmes. Selon un rapport de l’ONU, « bon nombre de leurs partenaires violents sont des membres de groupes armés. Les femmes ont déclaré que ces groupes détenaient le pouvoir suprême dans leurs quartiers et qu’elles ne croyaient pas que le gouvernement puisse les protéger ».

Les enfants, victimes de la violence dans le Triangle du Nord

Les enfants grandissent en apprenant les limites des territoires des gangs au sein de leurs communautés. Lorsqu’un gang aborde un jeune pour l’inviter à se joindre à lui, on lui donne généralement 24 heures pour choisir entre le recrutement et la mort. Si le jeune accepte, il risque fort d’être tué par la police ou par un gang rival. S’il refuse, le gang qui l’a invité s’en prendra à lui.

Il n’est donc pas étonnant que, depuis 2014, le nombre d’enfants arrivant à la frontière américaine ait augmenté de façon spectaculaire. Des enfants non accompagnés, des adolescents et de jeunes familles fuient la violence des gangs et d’autres formes de violence dans les pays du Triangle du Nord.

« La plupart de mes clients adolescents ont été témoins d’un meurtre dans la rue », explique Corie O’Rourke, avocate spécialisée en droit de l’immigration aux États-Unis. « La plupart des gens (dans le Triangle du Nord) vivent dans un climat de violence permanent. » Dès qu’un crime est observé, les gangs sont très motivés à forcer ces enfants à rejoindre leurs rangs.

Trop souvent, les enfants se retrouvent orphelins ou abandonnés lorsque leurs parents sont pris pour cible par un gang à des fins d’extorsion et de violence. Et les familles sans père sont considérées comme des proies faciles pour les gangs qui cherchent à recruter des enfants.

Des entrevues menées auprès de 322 enfants migrants renvoyés au Salvador ont révélé qu’environ 60 % d’entre eux ont déclaré avoir fui en raison de menaces ou de violences commises par des gangs.

Crise des droits de l’enfant

Une étude menée par Physicians for Human Rights a mis en lumière une crise croissante des droits de l’enfant dans les pays du Triangle du Nord. Elle commence lorsque les enfants sont persécutés dans leur pays d’origine. Elle se poursuit alors qu’ils entreprennent le périlleux voyage à travers le Mexique.

Et elle peut se poursuivre lorsque les enfants entrent aux États-Unis. Entre 2014 et 2018, le Bureau américain de l’établissement des réfugiés a reçu 4 556 allégations d’abus sexuels ou de harcèlement de la part d’enfants réfugiés pendant leur détention à leur arrivée au pays.

Rien qu’en 2019, près de 70 000 enfants migrants ont été placés en détention aux États-Unis après avoir franchi la frontière. Plus de 90 % d’entre eux provenaient des pays du Triangle du Nord. Le nombre d’enfants séjournant dans des centres de détention, séparés de leur famille, a augmenté de 42 % cette année-là.

Des organisations comme World Vision ont dénoncé la pratique consistant à séparer les enfants migrants de leur famille à la frontière américaine. Les enfants migrants détenus seuls sont privés de l’amour et de la protection de leur famille.

De telles conditions entraînent une forte production de cortisol, l’hormone que le cerveau libère en réponse à un stress extrême. Cette combinaison peut freiner le développement et causer des traumatismes. Les effets peuvent perdurer toute une vie.

Le Triangle du Nord - graffitis

Des gangs comme la Mara Salvatrucha marquent souvent les limites de leur territoire. Les guerres de gangs et les taux d'homicides élevés font des pays du Triangle du Nord certains des plus dangereux au monde.

3. Qui traverse la frontière mexicaine pour entrer aux États-Unis? Entre 2011 et 2016, le nombre de personnes originaires du Triangle du Nord cherchant refuge dans les pays voisins a augmenté de 2 249 %. À mesure que le flux de migrants en provenance du Triangle du Nord s’est intensifié, sa composition a évolué.

En 2018, la plupart des migrants du Triangle du Nord étaient des enfants non accompagnés ou des familles, plutôt que des adultes seuls. Un nombre croissant d’entre eux se présentaient aux postes frontaliers pour demander l’asile, plutôt que de tenter une traversée illégale.

Le Triangle du Nord – Une mère et sa fille migrantes

Marypaz (à droite), qui vit désormais dans un refuge au Mexique près de la frontière texane, avait une maison et un bon emploi. Elle n’avait guère de raisons de quitter le Honduras – si ce n’est à cause des gangs. Ceux-ci ont tué son cousin (qui habitait juste à côté) et ont menacé Marypaz et ses enfants

4. Pourquoi les gens quittent-ils les pays du Triangle du Nord? La criminalité et la violence liées aux gangs comptent parmi les principales raisons qui poussent de nombreuses personnes à migrer depuis le Triangle du Nord. Lors d’un sondage, les répondants vivant dans des quartiers touchés par les gangs étaient 40 % plus susceptibles de vouloir quitter leur pays. Cet effet lié aux gangs était encore plus marqué au Salvador.

De nombreux citoyens des pays du Triangle du Nord vivent avec moins de 1,90 $ US par jour. Cela les rend extrêmement vulnérables à l’extorsion pratiquée par les gangs. C’est particulièrement vrai lorsqu’ils sont menacés de violence sexuelle, voire de mort. Dans certains cas, la pauvreté pousse les jeunes hommes au désespoir. Certains se joignent volontairement à des gangs, pour trouver un but dans la vie et assurer leur sécurité au quotidien.

En bref: la peur constante, les difficultés et le manque de perspectives peuvent pousser tant les adultes que les adolescents à désespérer de leur avenir dans le Triangle du Nord. Beaucoup préfèrent risquer leur vie en traversant le Mexique plutôt que de perdre la vie et leur avenir

Fuir les gangs ou chercher du travail? Les menaces auxquelles font face les familles du Triangle du Nord sont souvent liées entre elles. Si les gangs tuent le principal soutien de famille, sa famille a du mal à joindre les deux bouts. Ajoutez-y un facteur comme une catastrophe naturelle, et la situation devient encore plus désespérée. En l’absence d’emplois, les jeunes peuvent estimer qu’ils n’ont d’autre choix que de se joindre à un gang.

Certains groupes soulignent que les Salvadoriens, les Guatémaltèques et les Honduriens migrent principalement à la recherche de meilleures perspectives économiques aux États-Unis. En effet, cette région est la plus pauvre de l’hémisphère occidental. Environ 60 % des Honduriens et des Guatémaltèques vivent sous le seuil de pauvreté de leur pays, contre 30 % de l’ensemble des Latino-Américains. Mais d’autres organisations mettent en garde contre l’idée selon laquelle les familles du Triangle du Nord seraient motivées uniquement par des facteurs économiques.

La Brookings Institution affirme: « Il est dépassé de croire que les personnes originaires du Salvador, du Guatemala et du Honduras recherchent avant tout des possibilités économiques aux États-Unis et qu’elles devraient donc attendre leur tour pour obtenir un visa. Pour celles et ceux qui fuient ces pays, l’attente d’un visa peut entraîner la mort, un viol ou un recrutement forcé dans le milieu criminel. »

Des sondages menés auprès de migrants demandant l’asile aux États-Unis révèlent l’existence de facteurs d’attraction et de répulsion. De nombreuses personnes fuyant le Triangle du Nord ont de la famille aux États-Unis avec laquelle elles espèrent se réunir. Mais beaucoup ont du mal à croire que la famille, à elle seule, constitue une motivation suffisante. En effet, ces personnes prennent d’énormes risques pour entreprendre ce périple – en particulier les femmes.

Entreprendre cette odyssée périlleuse à travers le Mexique, c’est mettre sa vie et sa sécurité en danger. Selon certaines informations, près d’un tiers des femmes subissent des agressions sexuelles au cours de ce périple.

Le Triangle du Nord – Filles et femmes

Les filles et les femmes s’enfuient à toute hâte des rues dangereuses. Pour beaucoup d’entre elles, ce n’est qu’au retour à la maison qu’elles sont confrontées à davantage de violence.