Crise alimentaire : une pénurie alimentaire mondiale est-elle imminente?
Pourquoi les Canadiens devraient se préoccuper des crises alimentaires mondiales : leurs causes, leurs répercussions sur les enfants et le risque qu’une telle crise survienne au Canada.
Écrit par Deborah Wolfe
le 2 juin 2022
On parle de crise alimentaire lorsque les taux de faim et de malnutrition augmentent fortement à l’échelle locale, nationale ou mondiale. Et ce phénomène prend des proportions alarmantes. En avril 2022, les prix mondiaux des denrées alimentaires avaient atteint un niveau record. Plus de 276 millions de personnes à travers 53 pays et territoires étaient confrontées à une grave insécurité alimentaire. C’est le double des niveaux observés avant la pandémie.
Mais la COVID n’a pas été la seule responsable. La crise en Ukraine – principal exportateur de céréales pour des centaines de millions de personnes à travers le monde – a laissé de nombreux pays dans le désarroi. En mai 2022, les agriculteurs ukrainiens disposaient de 20 millions de tonnes de céréales qu’ils ne pouvaient pas écouler sur les marchés internationaux.
La Russie – également un important producteur de céréales – a suspendu ses propres exportations vers les pays non soviétiques. Des pays comme la Turquie, la Chine, l’Égypte et l’Inde, habitués à recevoir des produits agroalimentaires de la Russie et de l’Ukraine, se sont préparés à faire face à leurs propres crises alimentaires.
Mais même avant 2022, les niveaux mondiaux de la faim avaient déjà dépassé tous les records précédemment signalés par le Rapport mondial sur les crises alimentaires. Les régions les plus à risque étaient celles qui faisaient déjà face à de multiples menaces, comme les changements climatiques, les conflits violents et les troubles politiques et économiques. En voici quelques exemples: la République démocratique du Congo, l’Afghanistan, l’Éthiopie, le Yémen, le Nigeria, la Syrie et le Soudan du Sud. (Dans de nombreux pays où la faim est très répandue, les conflits armés constituent le principal facteur à l’origine des crises alimentaires.)
Cet article explique pourquoi les Canadiens devraient s’intéresser aux crises alimentaires partout dans le monde. Vous découvrirez où ces crises se produisent, quelles en sont les causes et comment la situation d’un pays peut les aggraver. Nous examinerons l’impact des crises alimentaires sur les enfants. Et nous analyserons la probabilité qu’une crise alimentaire survienne au Canada.
Comprendre la « crise alimentaire »
Une « crise alimentaire » est une situation dans laquelle la situation alimentaire se détériore considérablement en peu de temps. Elle a touché au moins 155 millions de personnes en 2020, dont la plupart dans seulement 10 pays. Les conflits violents en ont été le principal facteur, les phénomènes météorologiques extrêmes et les chocs économiques ayant également joué un rôle. En 2020, deux personnes sur trois confrontées à une insécurité alimentaire aiguë vivaient en Afrique.
La « crise alimentaire » ne doit pas être confondue avec la « faim chronique » ou l’« instabilité alimentaire », bien que ces phénomènes soient souvent liés. Ce qui caractérise la « crise alimentaire », c’est la rapidité avec laquelle la situation s’aggrave. Dans divers pays et régions, des communautés entières peuvent passer d’une situation de précarité à la famine en l’espace de quelques mois.
Au moment où une crise alimentaire est officiellement déclarée dans une région, des milliers de familles ont déjà perdu leurs moyens de subsistance et épuisé leurs économies. La malnutrition est en hausse. La communauté internationale n’a plus le temps de réfléchir à des moyens novateurs d’aider les populations à renforcer leur résilience. Le monde doit agir rapidement pour empêcher la destruction généralisée des moyens de subsistance et les décès.
Ces réfugiés syriens en Irak comptent sur la générosité d’inconnus pour se nourrir… mais cela ne suffit jamais à faire taire les gargouillements dans le ventre des enfants. Près de la moitié des décès chez les jeunes enfants dans le monde sont attribuables à la malnutrition. Photo : M
Qu’est-ce qui explique que les crises alimentaires surviennent si rapidement dans des pays comme la République démocratique du Congo, le Yémen, la Syrie, l’Afghanistan et le Soudan du Sud? Au Canada, une pénurie alimentaire déclencherait probablement la mise en œuvre de plans et de programmes gouvernementaux visant à venir en aide à la population. Pourquoi cela ne se produit-il pas partout?
Parce que dans les régions fragiles, les gouvernements, les sociétés et les économies sont souvent en proie à des troubles. Les gens dépensent déjà tout ce qu’ils ont pour se nourrir, au détriment de produits essentiels comme les médicaments et l’entretien du bétail. La crise alimentaire alimente les conflits, et vice versa. Même les plans nationaux les mieux conçus peuvent trop facilement être réduits à néant par la sécheresse ou les combats.
Exemple de la crise alimentaire au Soudan du Sud
Plus de la moitié de la population du pays était menacée d’insécurité alimentaire grave et aiguë.
De vastes régions du Soudan du Sud répondent à la définition officielle de « crise alimentaire », selon le système mondial utilisé pour évaluer les situations de pénurie alimentaire. Une tragique « tempête parfaite » a eu pour conséquence que:
- un conflit violent a contraint des millions de personnes à vivre en fuite, incapables de cultiver des céréales et des légumes, d’élever du bétail ou d’assurer leur subsistance,
- une grave sécheresse a privé les familles et les collectivités de leurs récoltes, de leurs revenus et de leurs réserves alimentaires communautaires,
- la perte des moyens de subsistance due à la COVID-19 a poussé des familles entières, dans des régions entières, au bord de l’extinction.
Classification de l’insécurité alimentaire: la rapidité avec laquelle une crise alimentaire peut survenir
Lorsque tant de facteurs se combinent, une crise alimentaire peut éclater en l’espace de quelques mois seulement. C’est particulièrement le cas lors d’événements mondiaux soudains, comme la situation en Ukraine. Voici à quoi pourrait ressembler une crise alimentaire pour les communautés, selon le système de classification intégrée des phases de sécurité alimentaire:
Même avant la pandémie de COVID-19, de nombreux enfants du Soudan du Sud comptaient sur les programmes d’alimentation scolaire pour se nourrir. Les écoles ont rouvert au printemps 2021, après 14 mois de confinement, mais le pays est toujours en proie à une crise alimentaire. Photo : Cecil Laguardia
Phase 1 – Stable
À ce stade, les familles d’une collectivité peuvent subvenir à leurs besoins alimentaires essentiels, ainsi qu’à leurs besoins non alimentaires, comme les médicaments et les réparations domiciliaires. Elles sont relativement autonomes. (Dans les régions les plus fragiles du monde, des millions de collectivités n’ont pas connu ce genre de stabilité depuis des générations).
Phase 2 – Situation de détresse
À ce stade, de nombreuses familles disposent du minimum de denrées alimentaires de base. Mais elles peuvent ne pas avoir les moyens de se procurer des produits essentiels comme des médicaments, des réparations au logement, les frais de scolarité ou l’entretien du bétail. Certaines personnes en sont déjà à vendre leurs biens les plus facilement aliénables. (Dans des pays comme le Soudan du Sud, l’Afghanistan et le Venezuela, des millions de familles se trouvaient déjà dans les phases « de tension » ou même « de crise » lorsque la COVID-19 a frappé.)
Phase 3 – Crise
À ce stade, l’ONU déclare une crise alimentaire. Dans de vastes régions d’un pays, les familles prennent des décisions qui compromettent leur capacité à nourrir leurs proches. La malnutrition aiguë commence à augmenter. Les familles vendent souvent des biens essentiels à leur subsistance, comme des bœufs ou des machines à coudre. Certaines pourraient envisager de marier leurs filles, même celles qui viennent à peine d’entrer dans l’adolescence. Des membres de la famille peuvent migrer, à la recherche de nourriture ou de travail.
En 2022, le Rapport mondial sur la crise alimentaire a mis en évidence le nombre remarquablement élevé de personnes se trouvant au stade de la « crise » – voire dans une situation pire encore. Il s’agissait du chiffre le plus élevé jamais enregistré en six ans d’existence du rapport.
Parmi les pays qui devraient se trouver en situation de « crise » ou pire en 2022, on compte: la République démocratique du Congo, l’Afghanistan, le Nigeria, le Yémen, l’Éthiopie, le Soudan du Sud, la Somalie, le Soudan, le Pakistan, Haïti et le Kenya.
Phase 4 – Situation d’urgence
À ce stade, dans la plupart des collectivités d’un pays, l’accès des familles à la nourriture est si gravement compromis que la malnutrition aiguë grimpe en flèche. Le nombre de décès dus à des maladies liées à la malnutrition augmente. Souvent, la nourriture ne peut être obtenue qu’au prix de mesures drastiques comme la vente de biens immobiliers, le recours à la prostitution ou la vente d’une fille en mariage.
Au Soudan du Sud, une jeune mariée puise de l’eau dans un fossé de fortune pour accomplir ses tâches ménagères. Le changement climatique a asséché le paysage, provoquant une crise alimentaire due à la perte des récoltes et du bétail. Photo : Jemima Tumalu
En 2022, sept pays seulement représentaient les deux tiers de l’ensemble des personnes confrontées à ce niveau d’insécurité alimentaire à l’échelle mondiale. Ces sept pays étaient: la République démocratique du Congo, l’Afghanistan, la Syrie, le Nigeria, l’Éthiopie, le Zimbabwe et Haïti. Au sein de ces pays, des millions de personnes étaient confrontées à la malnutrition, à la famine et à la mort.
Phase 5 – Catastrophe/Famine*
À ce stade, les familles sont à court de solutions dans la majeure partie du pays. Les gens ont pris toutes les mesures possibles pour amasser des fonds ou se procurer de la nourriture. Mais il y a un manque total de nourriture. La famine, la mort, la misère et des niveaux extrêmement critiques de malnutrition aiguë sont clairement évidents.
En mai 2022, l’ONU a averti que des millions de personnes en Somalie pourraient être confrontées à la famine d’ici quelques mois. Elle a souligné que 49 millions de personnes dans 43 pays n’étaient qu’à un pas de la famine.
* Pour qu’une situation soit classée comme famine, une région entière doit présenter des niveaux extrêmement critiques de malnutrition aiguë et de mortalité. Découvrez ce qu’est une famine et les étapes nécessaires à sa déclaration.
Crises alimentaires dans le monde
Parmi les crises alimentaires recensées en 2021, 10 se sont démarquées par le nombre de personnes touchées. Voici les pays et territoires comptant le plus grand nombre de personnes en situation de crise alimentaire (phase 3 du système de classification présenté plus haut) ou pire:
- République démocratique du Congo – 27,2 millions de personnes
- Afghanistan – 22,8 millions de personnes
- Éthiopie – 16,8 millions de personnes
- Yémen – 16,2 millions de personnes
- Nigéria – 12,9 millions de personnes
- Syrie – 12 millions de personnes
- Soudan – 9,8 millions de personnes
- Soudan du Sud – 7,2 millions de personnes
- Pakistan – 4,7 millions de personnes
- Haïti – 4,4 millions de personnes
*Les chiffres indiqués ci-dessus ne reflètent que le pourcentage de la population du pays qui a pu être analysé en 2021.
Il est souvent difficile d’obtenir un tableau complet et à jour de la crise alimentaire qui se profile dans le contexte de catastrophes telles que la sécheresse ou les conflits. La collecte de données passe au second plan lorsque les gens luttent pour leur survie. De nombreuses régions touchées sont isolées, dans des pays où les infrastructures sont limitées. De plus, la crise alimentaire évolue si rapidement que les chiffres peuvent changer radicalement d’un mois à l’autre.
En cas de crise alimentaire, la dot que les parents peuvent recevoir pour leur fille peut permettre de maintenir en vie les autres enfants de la famille. Au Yémen, des années de guerre civile ont plongé des millions de personnes dans une malnutrition grave. Cela renforce la tentation de marier une jeune fille
Les données disponibles donnent une image effrayante de ce qui se passe dans certaines régions d’un pays. Si une collectivité est inaccessible en raison d’un conflit violent, il est très peu probable que les familles puissent se procurer ne serait-ce qu’un approvisionnement alimentaire de base. Le Réseau mondial contre les crises alimentaires analyse les données relatives aux situations de pénurie alimentaire actuelles et émergentes. Selon sa mise à jour de mai 2022:
- 36 des 55 pays touchés par une crise alimentaire dépendaient des exportations ukrainiennes et russes pour plus de 10 % de leurs importations totales de blé. Ces crises alimentaires ont été provoquées par des conflits persistants, des chocs économiques préexistants et liés à la COVID-19, ainsi que par des phénomènes météorologiques extrêmes.
- À l’échelle mondiale, les récentes crises alimentaires ont été provoquées par des conflits persistants, des chocs économiques préexistants et liés à la COVID-19, ainsi que par des phénomènes météorologiques extrêmes.
- Le nombre de pays et de territoires touchés recensés en 2021 a atteint son plus haut niveau depuis la création du rapport, il y a six ans.
- Les prévisions laissaient entrevoir des perspectives sombres pour 2022.
Comment la crise alimentaire touche les enfants et les femmes
Les crises alimentaires touchent les personnes de tous âges, mais les enfants sont souvent les plus vulnérables. Selon l’UNICEF, plus de la moitié des enfants dans le monde qui souffrent de malnutrition et de ses répercussions à vie vivent dans des pays touchés par une crise alimentaire.
Les facteurs liés à la nutrition contribuent à environ 45 % des décès chez les enfants de moins de cinq ans. Pour les enfants qui survivent à une crise alimentaire, le manque de nutrition qu’ils ont subi pendant les périodes clés de leur développement peut se traduire par une vie entière de difficultés. Dans ces pays, un enfant sur deux souffre d’un retard de croissance, qu’il soit physique, développemental ou les deux.
Voici quelques autres façons dont une crise alimentaire peut anéantir l’avenir des enfants:
- Les enfants peuvent perdre un parent ou une personne qui s’occupe d’eux à cause de la malnutrition ou d’une maladie, ce qui aggrave la pauvreté au sein de la famille. Dans ce cas, les enfants sont souvent appelés à assumer des rôles d’adultes, ce qui les amène à abandonner l’école pour travailler ou s’occuper de leurs frères et sœurs plus jeunes.
- Les familles des enfants peuvent être contraintes de migrer à la recherche d’un emploi ou de nourriture, privant ainsi les enfants du soutien et de la protection de leur communauté.
- Les enfants peuvent être envoyés travailler pour aider à subvenir aux besoins de la famille. Souvent, ils sont considérablement sous-payés pour effectuer des tâches dégradantes ou très dangereuses. Ayant quitté l’école, il leur est souvent impossible de rattraper leur retard, ce qui compromet leurs perspectives d’avenir pour le reste de leur vie.
- Les filles peuvent être contraintes à un mariage précoce en échange d’une dot, afin d’aider à nourrir les autres membres de leur famille. La COVID-19 a exacerbé cette situation tragique. Les jeunes épouses risquent de subir toute leur vie des abus et de vivre dans la pauvreté, sans compter la menace de décès liée à un accouchement précoce.
Les femmes et les filles face à la crise alimentaire
Les femmes et les filles sont plus susceptibles d’être touchées par la pénurie alimentaire, car elles souffrent de façon disproportionnée de la faim et de la malnutrition. Dans de nombreuses régions, on s’attend souvent à ce qu’une femme ou une fille mange en dernier, en moindre quantité et avec des aliments de moins bonne qualité – et ce, lorsque la nourriture est disponible. Imaginez ce que cela signifie lorsque la nourriture se fait rare.
La COVID-19 ne fait qu’accroître le risque de crise alimentaire dans les régions vulnérables du Honduras. Les équipes de World Vision distribuent de l’aide à domicile afin d’éviter que la situation ne s’aggrave. Photo : Katherine Bustamante